LA POSITION LITURGIQUE ET THÉOLOGIQUE DU CRUCIFIX DANS LE SANCTUAIRE : TRADITION OU ALTÉRATION ?
Goma, le 22/10/2026
LA POSITION LITURGIQUE ET THÉOLOGIQUE DU CRUCIFIX
DANS LE SANCTUAIRE : TRADITION OU ALTÉRATION ?
Soyons attentifs ! Dans la réalité ecclésiale
contemporaine, des tendances de « renouveau liturgique » surgissent parfois.
Sous prétexte d'un retour mal interprété à la pratique ancienne, elles
conduisent à des altérations de notre conscience ecclésiologique. L'une de ces tentatives
est le déplacement ou le retrait complet du Crucifix de sa position
stable et traditionnelle.
Dans la tradition liturgique orthodoxe, la
disposition des objets au sein du Saint Vima (le Sanctuaire) n'est jamais
fortuite, décorative ou simplement utilitaire. Chaque élément porte un
symbolisme dogmatique, scripturaire et sotériologique profond. Le point central
de cette disposition est le Crucifix- la grande Croix en bois portant le
Corps du Seigneur.
Selon l'ordre ecclésiastique, le Crucifix est
toujours placé exactement derrière la Sainte Table, au centre du Saint Vima (Saint
Autel). Cette position constitue son
foyer naturel et spirituel, fondé sur des critères théologiques inébranlables.
1. Le lien entre le Sacrifice de la Croix et la
Divine Eucharistie.
La Sainte Table symbolise le Tombeau vivifiant du
Christ, la Table de la Cène Mystique, mais aussi le Trône céleste de la Majesté
Divine. La Croix, dressée juste derrière elle, rappelle constamment que le
sacrifice non sanglant de la Divine Liturgie est le prolongement même et la
manifestation, à travers le temps, du Sacrifice sanglant du Golgotha, qui s’opère
sous l’action du Saint Esprit.
C'est du Sacrifice de la Croix que jaillissent
l'Église elle-même et tous ses Mystères-Sacrements porteurs de vie. L'Évangile
selon Jean nous rapporte ce témoignage bouleversant :
« mais un des soldats lui perça le côté avec une
lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau » (Jn 19, 34).
En interprétant ce passage, Saint Jean
Chrysostome met en lumière la relation mystagogique de la Croix avec la
Sainte Table :
« Il en sortit du sang et de l'eau. Ne passe pas
simplement à côté de ce mystère, mon bien-aimé... C'est de ces deux éléments
que l'Église est constituée. Et les initiés le savent, eux qui sont régénérés
par l'eau et nourris par le sang et la chair. C'est là que les Mystères
trouvent leur origine ; ainsi, lorsque tu t'approches du redoutable calice,
approche-toi comme si tu buvais à ce côté même» (Homélie 85 sur l'Évangile selon Jean).
La présence du Crucifix derrière la Sainte Table
confesse donc visuellement ce qui s'accomplit liturgiquement : la Divine
Communion jaillit directement du côté transpercé du Christ Crucifié.
2. L'orientation commune : « Les yeux fixés sur
le chef de la foi ».
La Croix du Seigneur constitue la fierté
éternelle, le trophée et la gloire de l'Église (« Pour ce qui me concerne,
loin de moi la pensée de me glorifier d'autre chose que de la croix de notre
Seigneur Jésus-Christ », Ga 6, 14). Par conséquent, il est théologiquement
aberrant de la placer derrière le dos du célébrant ou des fidèles, comme s'il s'agissait d'un
élément décoratif secondaire.
Avec un respect absolu, le Crucifix se trouve toujours
devant nous. Pendant le culte, l'ensemble de l'assemblée -clergé et peuple-
partage une orientation commune vers l'Orient. Nous tournons d'un même cœur
notre regard et notre esprit vers le Rédempteur, appliquant ainsi la parole
apostolique :
« les yeux fixés sur Jésus, le chef et le justificateur
de la foi » (He 12, 2).
En regardant le Crucifié, nous prenons conscience
de notre déchéance et de notre état de pécheurs et nous nous écrions avec
humilité et contrition : « Croix du Christ, sauve-nous par ta puissance ».
La Croix placée sous les yeux du prêtre et du peuple maintient la conscience en
éveil constant, rappelant la grandeur de l'amour divin et notre propre
responsabilité.
La dépréciation (sa mise derrière le dos) ou le
déplacement de la Croix hors du centre du culte révèle une altération
spirituelle contre laquelle l'Apôtre Paul avait mis en garde avec larmes
dans son Épître aux Philippiens :
« Car il en est plusieurs qui marchent en ennemis
de la croix de Christ, je vous en ai souvent parlé, et j'en parle maintenant
encore en pleurant. Leur fin sera la perdition ; ils ont pour dieu leur ventre,
ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte, ils ne pensent qu'aux
choses de la terre » (Ph 3, 18-19).
Quiconque écarte la Croix de sa position
naturelle risque donc de s'aligner sur ceux qui « pensent aux choses de la
terre » et se comportent, consciemment ou non, en ennemis de la Croix, niant sa
puissance et sa centralité dans la vie de l'Église.
3. Le témoignage historique et l'« erreur
liturgique » de l'éloignement du Crucifix.
La tentative de dégrader ou de déplacer le
Crucifix hors du Saint Vima (ou dans un angle discret) s'appuie souvent sur
l'argument infondé selon lequel sa présence serait une « influence occidentale
tardive ». Pourtant, la recherche historique et hagiologique réfute cette
affirmation :
·
Dès le IVe siècle, Saint Jean
Chrysostome atteste l'usage de la Croix sur l'Autel.
·
Au IXe siècle, la Vie de Saint
Ignace de Constantinople mentionne explicitement l'existence d'une Croix
au-dessus de la Sainte Table.
·
La nécessité dogmatique de mettre en valeur le
Christ Crucifié (et non une croix nue) s'est intégrée organiquement dans
la vie liturgique immédiatement après la crise Iconoclaste. Elle
constitue une confession permanente et triomphante de la véritable Incarnation
et de la Passion réelle du Seigneur, face à toute hérésie docète ou
iconoclaste.
La Croix n'est pas un symbole passif, mais l'arme
active de l'Église, comme nous le chantons dans le célèbre Kondakion :
« Toi qui fus élevé en croix volontairement,
prends pitié de ta cité nouvelle, appelée de ton nom, ô Christ notre Dieu !
Réjouis par ta puissance nos princes fidèles donne-leur la victoire contre
l’ennemi ; que ton alliance soit leur arme de paix, leur trophée invincible ».
Ce « trophée invincible » et cette «
arme de paix » doivent dominer au centre du combat, c'est-à-dire sur et
derrière la Sainte Table, où s'accomplit la divine mystagogie.
Par conséquent, le déplacement arbitraire du
Crucifix de sa position instituée constitue une grave altération liturgique
et une erreur. Lorsque le Crucifix est éloigné de la Sainte Table ou se
retrouve derrière le dos du célébrant, le centre existentiel du salut se trouve
affaibli. Nous sommes alors conduits vers une théologie desséchée qui craint la
vue du Christ Crucifié, oubliant que -selon Saint André de Crète -«
la Croix est la mort du Christ, et c'est elle qui est devenue pour nous la
source de la vie ».
Conclusion
Le maintien du Crucifix dans sa position
naturelle et traditionnelle derrière la Sainte Table préserve intacte la
théologie orthodoxe du salut. Il garde le corps de l'Église fermement attaché
au Bois de la Vie, d'où-et par lequel seul-a jailli la lumière sans déclin de la
Résurrection. Toute tentative de l'en éloigner constitue un corps étranger à la
piété orthodoxe et doit être traitée avec la vigilance théologique requise.
Soyons attentifs !
(Diocèse de Goma et Grand Kivu)


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